Trésor archéologique


De 1973 à 1992, le centre de Saint-Denis fut le théâtre d'un important chantier de fouilles archéologiques qui concerna plus de treize hectares du quartier en rénovation, au nord de la basilique. L'intérêt scientifique d'une telle opération, qui a bénéficié du soutien financier de la Ville de Saint-Denis et du ministère de la Culture, est reconnu au niveau national et international.
Ces recherches ont mis au jour des vestiges apportant un éclairage nouveau sur les différentes étapes de la formation de l'agglomération qui s'est développée autour de la puissante abbaye médiévale.

Un trésor archéologique
Trente-trois mille objets ont été recueillis, auxquels il convient d'ajouter des millions de tessons de poteries, des os d'animaux et des matériaux de construction. Il s'agit d'une masse documentaire considérable qui permet d'illustrer la vie quotidienne au Moyen Âge au travers de multiples aspects : habitat et artisanat, musique et jeu, cuisine et alimentation, vêtements et parure, etc.
Les matériaux exhumés sont d'une extrême variété (céramique, verre, métaux, mais aussi textile, bois et cuir), chacun posant des problèmes spécifiques de conservation. Afin de mener à bien la gestion et l'étude de ces collections tout en assurant leur préservation, de nombreuses collaborations scientifiques ont été tissées.

Des origines au VIIIe siècle
Pour une longue période qui couvre la Préhistoire et l'Antiquité, les découvertes archéologiques sont rares et très localisées, telle une sépulture datant du néolithique ancien (5000 ans avant J.-C.).
L'occupation humaine, plutôt sporadique, s'est établie sur deux élévations de terrain :

  • L'une, implantée sur la rive droite de la Seine (quartier de la gare), est traversée par la chaussée Jules-César qui va de Paris à Rouen ; elle prendra le nom d'Estrée à partir de l'époque mérovingienne.
  • L'autre occupe le site actuel de la basilique. C'est là, vers 250, qu'est inhumé Denis, premier évêque de Paris et martyr. Vers 475, sainte Geneviève fait agrandir le mausolée qui s'élevait au-dessus de la tombe de Denis.

Au VIIe siècle, sous le règne de Dagobert Ier, le sanctuaire est doté de nombreux privilèges qui vont favoriser le développement d'une abbaye. Les bâtiments conventuels s'installent au sud de la basilique, à l'emplacement de l'actuelle Maison d'éducation de la Légion d'honneur. Au nord, se développe une vaste nécropole aux sarcophages de plâtre, où sont inhumés des chrétiens, parfois dotés de leur armement et de leur parure ; elle est bordée d'églises et de galeries funéraires.

L'une de ces églises mérovingiennes, Saint-Barthélemy, étant la mieux conservée, il a été possible d'en proposer une restitution ; son abside offrait la particularité d'être ornée d'enduits peints imitant le marbre. La façade d'un imposant bâtiment résidentiel, peut-être un palais (situé sous l'actuel bâtiment administratif de l'hôtel de ville), donne sur le parvis de la basilique. Il est doté d'un aqueduc qui a été fouillé sur plus de 150 m ; il alimentait trois bassins auxquels on accédait par des escaliers.

À environ 400 mètres au sud-ouest de la basilique, se trouvait un cimetière mérovingien dépendant de l'église Saint-Marcel. Une sépulture en pleine terre renfermait des monnaies.

Du IXe au XIe siècle
Cette période est décisive pour la formation de l'agglomération. Deux faits marquants sont à retenir : la dérivation du Croult et la fortification de Saint-Denis.
L'aqueduc est abandonné ; sans doute devenait-il insuffisant pour les besoins du monastère en expansion. Une vaste entreprise consiste à détourner, à partir de Dugny, la rivière du Croult pour alimenter en eau l'abbaye qui y installe viviers, pêcheries, lavoirs, latrines et égouts. Ce canal, long de 7 km, sert également à irriguer les fossés du rempart.
En effet, en 869, Charles le Chauve fait édifier une enceinte pour protéger Saint-Denis des invasions normandes. Les alluvions de ces fossés renfermaient une imposante quantité d'objets carolingiens dont des pièces en bois et en cuir gorgées d'eau, dans un état de conservation exceptionnel. Des milliers d'éléments de chaussures ont été découverts ainsi que des dizaines d'objets en os et ivoire, parmi lesquels on compte plusieurs patins à glace.

Vers l'an Mil, le bourg se développe et s'organise autour de l'abbaye, à l'abri de l'enceinte circulaire. Il s'agit du bourg monastique, connu sous le nom de Castellum sancti Dionysii. La basilique est agrandie et subit plusieurs remaniements. Des sanctuaires s'établissent à une certaine distance du monastère : le prieuré Saint-Martin-de-l'Estrée, les églises Saint-Denis-de-l'Estrée, Saint-Marcel et Saint-Rémy.

Des objets de qualité attestent une certaine prospérité de la population : poteries peintes ou peignes en os ou ivoire au décor animalier. Deux pièces méritent une attention particulière du fait de leur extrême rareté :
  • Un gobelet du Xe siècle, décoré de filets de verre appliqués en ondes et en spirales sur la panse et le fond, est le seul verre de cette époque, pratiquement complet, qui soit conservé en France.
  • Un chandelier de l'an Mil, en bronze, découvert dans un dépotoir situé à proximité du palais carolingien.

Du XIIe au milieu du XIVe siècle
Si l'on en croit les sources écrites, Saint-Denis comptait dix mille habitants en 1328. Les découvertes archéologiques permettent d'appréhender l'univers quotidien de cette population où les artisans sont nombreux. Le dépotoir d'un orfèvre émailleur qui travailla à Saint-Denis au début du XIVe siècle a été fouillé. Il contenait les témoignages de son activité : creusets, brunissoir, plaques de verre colorées servant à fabriquer l'émail et doublets en cristal de roche, ces fausses pierres précieuses qui imitaient le rubis, l'émeraude ou le saphir.
Plus extraordinaire est la trouvaille d'un élément de bordure en émail cloisonné sur or datant du IXe siècle. Il a pu appartenir à la Table d'or de Charles le Chauve qui ornait le maître-autel de la basilique. Cet orfèvre a-t-il participé à la restauration de ce prestigieux objet ?

Le sous-sol dionysien recèle des témoignages non négligeables du métier de potier. Pour cette période, neuf fours et deux dépotoirs ont été découverts. Ils étaient implantés en ville, sans doute dans une zone peu urbanisée, en raison des risques d'incendie liés à cette activité. Les ateliers eux-mêmes n'ont guère laissé de traces ; aussi, pour connaître le type de tour utilisé, faut-il se reporter à des enluminures de l'époque.
Ces artisans produisaient essentiellement des ustensiles de cuisine et de table ; ils exécutaient parfois des commandes spécifiques, tel un pichet remarquable au foisonnant décor d'oiseaux et de fleurs.

À partir du XIIe siècle, le bourg monastique se transforme en une ville qui s'organise avec ses places, ses rues, ses bâtiments de bois puis de pierre. L'extension urbaine se heurte très rapidement à l'enceinte carolingienne dont la disparition s'opère graduellement. Des faubourgs se développent au nord et à l'ouest. Au nord de la basilique, le groupement d'églises se complète à un rythme accéléré pour accueillir de nouvelles paroisses.
Sous l'abbatiat de Suger (de 1122 à 1151), la basilique carolingienne est agrandie en plusieurs temps. Des éléments d'architecture, attestant ces premiers travaux, ont été découverts réemployés dans une construction plus tardive ; l'un deux est un châpiteau qui représente l'arrestation de saint Denis.

L'abbatiale est reconstruite entre 1231 et 1281. Parallèlement, le monastère est rebâti et protégé d'une enceinte. Il subsiste fort peu de vestiges de cette abbaye médiévale. Toutefois, en 1990, des pièces sculptées, réutilisées dans un mur, ont été trouvées ; ce sont des voussoirs et des écoinçons, dont un à masque grimaçant, qui pourraient appartenir au cloître du XIIe siècle.

Saint-Denis connaît alors une période de grande prospérité. Plusieurs objets attestent l'existence d'une certaine qualité de vie urbaine et en tout premier lieu un verre à boire, d'une réelle élégance, dont la coupe évasée prolonge une tige haute et torsadée. On peut également citer des textiles précieux en soie, brodés de fils d'or, ou encore un jeu de Tables du XIIe siècle, ancêtre du jacquet, qui est le plus ancien spécimen de ce jeu connu en France.

Du milieu du XIVe à la fin du XVIe siècle

Vient la période de la guerre de Cent Ans. Afin de prémunir la ville des incursions anglaises, on décide, en 1356, de la fortifier. La population se replie à l'intérieur de la nouvelle enceinte dont le périmètre coïncide avec les boulevards actuels.
Un grand nombre de dépotoirs domestiques a été étudié pour une période allant du milieu du XIVe siècle au milieu du XVe siècle ; ils ont livré un matériel abondant et varié. La fouille des puits a également permis des découvertes parfois inattendues, comme celle d'une aiguière en étain.

Le lit du Croult, la rivière urbaine dont les bras se sont multipliés tout au long du Moyen Âge, sert de dépotoir aux habitants. Dans ses alluvions a été retrouvée une multitude d'objets. Des poteries, des objets en bois comme des cuillères, des peignes, des écuelles, une statuette polychrome à l'effigie d'un diacre, ou encore près d'une cinquantaine d'enseignes en alliage d'étain et de plomb. Ce sont, pour la plupart, des enseignes de pèlerinage qui étaient épinglées ou cousues aux vêtements. Certaines se réfèrent à des pèlerinages locaux, comme Saint-Mathurin-de-Larchant ou Saint-Fiacre-de-Meaux ; d'autres renvoient à des sites plus éloignés, comme Notre-Dame-de-Boulogne ou Saint-Servais-de-Maastricht.
L'une d'elles, typiquement dionysienne, représente une crucifixion à côté de laquelle on reconnaît saint Denis. En effet, la basilique, détentrice des reliques miraculeuses de saint Denis et de Saint Louis, attire nombre de pèlerins.

Sur les rives du Croult sont implantés des moulins, des tanneries, des teintureries et des ateliers de savetiers. Dans le dépotoir d'un savetier, une poulaine du XVe siècle a été découverte.
Au début du XVe siècle, la ville est assaillie à plusieurs reprises. En 1575 est levé le plus ancien plan de Saint-Denis qui nous soit parvenu, la " Vue perspective de Belleforest ". Il montre une ville qui conserve un certain caractère rural avec ses clos plantés de vignes et ses saussaies.

À la fin du XVIe siècle, pendant les guerres de Religion, Saint-Denis servira de place forte pour assiéger Paris. Le passage des troupes a des conséquences désastreuses. La ville se dépeuple et la plupart des maisons sont abandonnées. Pour cette période, il faut signaler la découverte d'ensembles de verrerie en très bon état de conservation.
Dans les espaces libérés, des communautés religieuses s'installent vers le début du XVIIe siècle. Quelques-uns de ces bâtiments sont encore conservés de nos jours, comme le Carmel qui abrite le musée d'art et d'histoire.
Le XVIe siècle et les siècles suivants sont mal documentés par les recherches archéologiques, du fait des nombreuses perturbations et constructions du XIXe siècle, qui ont détruit la plupart des vestiges de cette époque. Par contre, les fonds d'archives recèlent des sources écrites et iconographiques abondantes, qui permettent de poursuivre la lecture de la ville jusqu'à nos jours.

Conclusion
À Saint-Denis, les recherches archéologiques sont loin d'être achevées. Le sous-sol de la ville recèle encore nombre de vestiges à exhumer et étudier. Les travaux de l'Unité municipale d'archéologie, créée en 1982, concernent actuellement l'ensemble du territoire communal, en pleine mutation. Les diagnostics effectués sur les vastes friches industrielles, notamment de La Plaine, et sur les terrains maraîchers permettent d'ores et déjà d'aborder les périodes les plus reculées du site, celles de la Préhistoire, de l'époque gauloise et de l'Antiquité.

Parallèlement, les archéologues préparent la publication des vingt années de recherches passées. Un premier volume de l'Atlas historique de Saint-Denis est déjà paru en 1996. Au fil des années s'est constitué un centre de recherches comprenant tous les maillons de la " chaîne archéologique " qui débute par la fouille, se poursuit par la conservation, la gestion et l'étude des vestiges et objets découverts, pour s'achever par l'exposition et la diffusion des découvertes auprès des scientifiques et d'un large public.

Ainsi, travaillent en synergie, au 8 de la rue Franciade, l'Unité d'archéologie, le laboratoire de restauration UTICA et la Maîtrise de sciences et techniques en conservation restauration de l'université de Paris I. Le musée d'art et d'histoire de Saint-Denis, mitoyen, accueille plus de six cents objets archéologiques. L'un des objectifs recherché consiste à faire connaître à chaque dionysien ce patrimoine qui était enfoui, afin de comprendre une ville dont le passé est fortement ancré dans l'histoire de la France.